Le blog littéraire de Michel Goussu. Des chroniques de livres de poche. Littérature contemporaine, ou non, française, ou non. Diffusées dans l'émission Des Poches Sous Les Yeux, de Radio Béton, pour les poches. Parfois, juste pour vous. Et un peu de promotion pour mon premier roman, Le Poisson pourrit par la tête, au Castor Astral.
Ce que j'ai pensé de
Des bouquins, et pas de place pour les ranger
mardi 9 juillet 2013
lundi 24 juin 2013
Théorie du crime parfait, de Jil de Rauc, paru aux éditions Allia,
Théorie du crime parfait, de Jil de Rauc, paru aux éditions Allia, est le
penchant sociologique du
Harcèlement Moral, La violence perverse au quotidien,
de Marie-France
Hirigoyen,
paru chez Pocket.

Là
où Marie-France Hirigoyen analysait le phénomène sous l'angle
individuel du pervers narcissique et de sa victime, Jil de Rauc parle
de maladie sociale dans laquelle la démocratie " thénardière "
laisse prospérer des " usuriers du droit ", qui
profitent de ce que tout ce qui n'est pas interdit est autorisé.
La
violence morale est en ce sens le crime parfait : "un
crime dont l'auteur et sa victime sont les seuls témoins".
La formule est pertinente et montre bien que la violence morale est
un frôlement des limites et jamais une agression frontale facile à
qualifier. Mais l'amour des formules fait pâtir le livre de Jil de
Rauc d'un excès de verbiage. Les définitions se succèdent, le
raisonnement tente d'englober la violence morale du harcèlement
définie comme usure du droit et la violence morale du terrorisme,
définie comme usure de la liberté d'expression.
Malgré
la brièveté de l'ouvrage, on finit par se demander où l'auteur
veut en venir. On retrouve de l'intérêt lorsque l'auteur met en évidence que c'est parce que "la peur du désordre devance, de
loin, celle de l'injustice" que le crime parfait est toléré par la
société. Ainsi, la volonté des démocraties de se libérer de
l'ordre moral aurait mené à une " génération sociocentrique
dont nous aurions moins à redouter l'insurrection
qui vient
que le culte de l'autorité et de l'idolâtrie de la loi. "
Le
livre de Marie-France Hirigoyen faisait sentir l'expérience de la
praticienne, et si on pouvait parfois trouver que sa volonté de
défendre les victimes amoindrissait l'analyse du psychisme des
bureaux, la puissance des implications pratiques faisait pardonner
les maladresses du livre.
Ici
l'impression est inverse. La réflexion semble très théorique, et
la volonté de se parer d'une objectivité pseudo-scientifique toute
sociologique produit du vocabulaire abscons. Théorie du crime parfait échoue à donner un pendant
politique à la problématique individuelle du harcèlement. Le livre
laisse une impression d'autosatisfaction devant une construction
intellectuelle un peu branchouille (références à Cyrulnik, et Taxi
Driver) mais on se sent assez peu concerné car on ne lui voit aucune
déclinaison pratique pour rendre le monde meilleur. On aurait aimé, enfin j'aurais aimé, que l'auteur soit plus concerné par les implications d'une approche collective de la violence morale que par la joliesse des articulations de son raisonnement logicien. La théorie sociale du harcèlement moral reste encore à écrire.
Théoriedu crime parfait, de Jil de Rauc, paru aux éditions Allia, 6,10 €
TL ; DR : un essai théorique sur la violence morale. Plus théorique qu'utile en tous cas, même si la notion d'usurier du droit est intéressante.
TL ; DR : un essai théorique sur la violence morale. Plus théorique qu'utile en tous cas, même si la notion d'usurier du droit est intéressante.
mercredi 19 juin 2013
Joseph Anton, une autobiographie, de Salman Rushdie, chez Plon.
Ce que
j'ai pensé de Joseph Anton, de Salman Rushdie paru dans la
collection Feux croisés, chez Plon.
Joseph
Anton est le pseudonyme que Salman Rushdie se choisit lorsque
Khomeyni proclame une fatwa qui va l'obliger à vivre caché pendant
presque dix ans. Joseph, pour Conrad et Anton pour Tchekov. Pourtant,
l'auteur russe auquel fait penser ce livre est plus lourd, plus
poisseux, aussi cynique mais bien moins léger. Comme à la lecture
d'un Dostoievski on peine et on se dit : « laisse moi
tranquille, moi aussi j'ai des problèmes. » Mais comme à la
lecture d'un Dostoievski, on tourne les pages jusque tard dans la
nuit. Parce c'est vertigineux, d'un romanesque total et lesté de la
véracité du récit.
Les
quarante premières années de la vie de Salman Rushdie sont brossées
en à peine plus de cent pages. Il nous dévoile à demi-mots la
construction de son imaginaire : culture pop britannique et
tradition indienne millénaire. On y lit l'auteur des Versets
Sataniques se faire appeler India Man par des colocataires enfumés.
« La conversation est morte, mec ». La suite passe très
vite, le mariage, un enfant, le succès, le divorce.
Et la
condamnation à mort.
Non, la fatwa
de Khomeny est plus cruelle qu'une simple condamnation à mort. C'est
une condamnation à être tué, sans que jamais ne soit précisé qui
exécutera la sentence, ni quand, ni où. Une condamnation à être
tué peut-être.
L'horreur révèle la nature des gens et la fatwa se
mue en parabole, elle sépare le bon grain de l'ivraie, les lâches
des courageux, les hypocrites des amis sincères. C'est le paradoxe
de la vie de fuyard de Joseph Anton : reclus la plupart du
temps, il ne sort de chez lui que pour aller de soirées mondaines en
événements littéraires. Il finit par ne vivre de familiarité
domestique qu'avec les policiers chargés de sa protection.
Étrangement, l'agaçant name-dropping d'écrivains célèbres nous
rapproche de Rushdie qu'on suit comme un ami dans la foule. Il nous
rend ainsi proche de lui, sans pour autant se peindre sous un jour
sympathique. S'il s'était contenté de nous donner l'illusion de le
comprendre, la nostalgie de la dernière page serait supportable,
mais son absence de pitié pour le lecteur et son abondance de talent
nous inoculent l'illusion de le connaître. Alors on se demande
comment il ne devient pas fou quand des gens en tuent d'autre à
cause de son livre, un roman. Un roman écrit pour déchiffrer un peu
plus l'imaginaire humain, pour défricher un peu plus le territoire
toujours vierge de la littérature.
Il faut
ces sept cent pages pour montrer l'alternance délétère de périodes
de détente et de vociférations, réitérées par les islamistes de
Téhéran, du Cachemire ou de Trafalgar Square. Il faut ces sept-cent
pages pour laisser se développer, autour, les histoires d'amour, les
illusions, et le combat non seulement pour la vie mais pour
l'écriture. Car on n'écrit pas, ou mal, ou trop peu sous les
projecteurs et la protection policière, sous la pression politique
ou sous la paralysie de la peur. Alors, chaque jour, Salman Rushdie
tente de se débarrasser de Joseph Anton, et tente d'écrire.
Bien sûr,
le livre est parfois long, et on aurait aimé, enfin, j'aurais aimé,
que le génie littéraire de Salman Rushdie soit toujours aussi
apparent que lorsqu'il raconte à quel reniement atroce le mène le
piège de son désir d'être aimé. Ce reniement duquel il se relève
en écrivant ce livre, est celui auquel notre société succombe,
peut-être à force de se contenter de livres faciles qu'on referme dans un soupir
de satisfaction : « Ah, j'ai lu un bon livre ». Non,
on referme Joseph Anton, l'autobiographie de Salman Rushdie, Paru
chez Feux croisés Plon en se disant : « Putain, je viens
de livre un grand livre. »
La chronique audio est disponible ici (sur un son d'Asian Dub Fondation).
TL ; DR : La biographie de Salman Rushdie, avec un focus particulier sur les longues années de Fatwa. Un livre parfois ardu, mais qu'il faut lire pour se rappeler la complexité, la diversité de l'âme humaine. Des lâches, des héros, des gens normaux. C'est beau. C'est parfois long, mais c'est beau.
TL ; DR : La biographie de Salman Rushdie, avec un focus particulier sur les longues années de Fatwa. Un livre parfois ardu, mais qu'il faut lire pour se rappeler la complexité, la diversité de l'âme humaine. Des lâches, des héros, des gens normaux. C'est beau. C'est parfois long, mais c'est beau.
samedi 15 juin 2013
Liebster Award
Liebster award, quoi ça
il est ?
Une façon pour les
blogs ayant moins de 200 abonnés de faire connaître d'autres blogs
ayant moins de 200 abonnés. En fait, c'est un genre de chaîne de
mails pour les blogs. Si on y répond, alors plein de gens vont venir
voir votre blog, un éditeur va vous remarquer, vous recommander à
un mass-média qui vous suppliera de travailler pour eux. À genoux.
Et pour un gros salaires et plein d'avantages en nature (jet privé,
détartrage dentaire offert chaque année, ticket restaurant de
7€50, réduction pour le concert de Raphaël). En revanche, si vous ne répondez pas, votre blog ne sera
plus jamais consulté, à part par Par-is Hilton (c'était pour faire
Part par par).
Donc une fois que
quelqu'un qui vous veut du bien (et qui a compris la méthodologie de
com sur les réseaux sociaux) vous a taggué vous devez :
- il faut écrire 11
faits sur son blog et/ou sur soi
- répondre aux
questions des personnes qui vous ont tagué
- poser 11 questions à
11 blogueurs à taguer. Et les en informer sur leur page.
Je ne sais pas s'ils
ont plus de 200 abonnés, mais voici qui je vais tagguer :
http://www.marclefrancois.net/
Un écrivain qui publie un billet quasi quotidien. Beaucoup
d'anecdotes sur les écrivains, et qui parfois aussi livre un peu de
ses méthodes d'écriture.
http://www.lalettrine.com/
Le blog d'Anne Sophie Demonchy. Une fois de plus je ne sais pas si
elle est en dessous de 200 abonnés, mais je n'ai pas vu de nouvelle
chronique depuis mars, alors je la tague.
http://lioneldavoust.com/
Lionel Davoust écrit de la fantasy. Pas ma tasse de thé a priori,
mais on a de bonnes discussions sur la littérature, et il est très
fort sur la construction de ses livres.
http://agirlcalledgeorges.blogspot.fr/
Il y a un côté un peu arty cynique qui peut agacer, mais a girl
call Georges propose des textes souvent bien écrits.
http://antigonehc.canalblog.com/
Une maman qui fait des chroniques littéraires. Je l'ai découvert à
travers sa chronique des Lisières d'Olivier Adam,
http://blog.pourquoijecris.fr/
Toujours le même format : un extrait de livre, un commentaire
personnel, des liens. Les chroniques sont parfois un peu longues (pas plus
que les miennes) donc je ne les je ne lis pas toujours tout, mais quand je
lis, souvent j'aime bien.
http://paf-le-paf.tumblr.com/
On a commencé une guéguerre Mac / Android, alors qu'on ne se
connaissait pas. Et après deux commentaires j'ai tendu une perche
d'apaisement (c'est quand même le combat le moins intéressant
possible), qu'il a prise. Depuis, parfois je lis son blog.
Ah ouais, ça fait pas
onze ? t'es comptable ? T'es de la police ? Je débute dans la blogosphère, j'ai un nombre d'amis sur
facebook à seulement deux chiffres, et je n'ai toujours pas compris
comment marche l'interface de cette bête, pas plus que de Google+. Alors 8 blogs, c'est énorme. C'est trop,
même. Nettement trop.(en fait il n'y en a que 7 mais j'ai fait le pari que personne ne recompterai)
Il faut écrire 11
faits sur son blog et/ou sur soi
- Je suis mal à l'aise avec cette démarche qui ne sert qu'à faire de la pub et générer du traffic.
- J'ai lancé ce blog pour mettre en ligne mes chroniques afin de pouvoir envoyer des liens et convaincre les maisons d'éditions de m'envoyer des livres.
- Cela me permet aussi d'écrire tous les jours (même si mon rythme de publication ne le reflète pas), ce qui est une hygiène de vie pour moi, comme se laver les dents.
- Je me lave les dents tous les jours.
- Ce n'est pas un blog "de journaliste". Je suis incapable d'écrire une bonne chronique au rythme auquel écrivent certains. Donc je n'écris pas sur ce blog tous les jours.
- Je me lave pourtant vraiment les dents tous les jours.
- J'ai écrit deux livres, je n'ai pas encore réussi à en faire publier un (mais j'y travaille encore pour le deuxième).
- J'ai donc du respect pour tous les auteurs qui publient sans bosser dans les médias, la politique... même si je n'aime pas ce qu'ils écrivent.
- Je suis dérouté par les réseaux sociaux. C'est de la communication sans mémoire, sans classement, tout venant.
- Je n'ai pas la télévision, sinon je la regarderai comme un débile.
- J'ai quand même compris qu'il ne faut pas livrer de choses trop intimes.
Les 11 questions que Maman Baobab me pose :
- Pourquoi t'es-tu lancé dans la blogosphère ?J'ai commencé le blog pour me créer une attente fictive. "Mince je n'ai rien publié cette semaine" est aussi un moteur pour écrire. Et écrire chaque jour est une hygiène de vie, comme se laver les dents.
- Quels sont tes tics (écrits) de langage ? Quels mots utilises-tu le plus dans tes chroniques ?Il y a un gimmick, et on aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, que vous le remarquâtes pas vous même.
- Quel livre devrais - je selon toi impérativement lire (voire chroniquer)Je crois que toute personne qui veut écrire gagne à lire "Technique du métier d'écrivain" de Viktor Chklovski (Techniques qu'il ne s’applique pas à lui-même quand il écrit, bien entendu). Ce livre a changé ma vie. Je l'ai rencontré par hasard dans une librairie d'occasion à Bécherelle il y a dix ans, je l'ai acheté à l'instinct. Je le relis tous les six mois. Malheureusement épuisé en français, on le trouve d'occase.
- Ton dernier coup de cœur ?Une femme fuyant l'annonce, de David Grossman, m'a vraiment donné une leçon de littérature.
- Un coup de gueule à pousser ?Ouais : la guerre c'est nul. L'homophobie : c'est méchant. Marre des inégalités. Bref, les coups de gueule, c'est toujours des portes ouvertes dont l'enfoncement ne sert qu'à se faire mousser. Coup de gueule littéraire ? L'homme joie de Christian Bobin. Le lire a été une vraie violence de niaiserie.
- Une recette immanquable à partager ?La recette de la lose. Changer de travail tous les deux ans, déménager tous les deux ans, de femme tous les 7ans, puis 2, puis tous les six mois. Perso, moi, j'arrête.Sinon le Tiramisu : http://www.marmiton.org/recettes/recette_tiramisu-recette-originale_12023.aspxPerso, je saupoudre de cacao après chaque couche, pas seulement la dernière.
- Quelle est ta meilleure chronique publiée ?Difficile de juger. Pas mal de mes chroniques sont ensuite enregistrées pour la radio, il y a donc la façon de la lire et le choix musical qui l'accompagne. Franchement, je ne sais pas quelle est la meilleure. J'ai un faible pour celle de (contre) "14" d'Échenoz, car elle m'a permis d'entrer chez Des Poches Sous Les Yeux.
- Où pars-tu en vacances cet été ?Je n'ai pas de vacances cet été : après 2 ans passés à écrire un livre, j'ai retrouvé un CDD de 4 mois à Rennes. J'espère réussir à faire quand même un aller retour pour du tourisme industriel avec mon fils (genre Airbus à St Nazaire)
- Quel(s) blog(s) suis-tu régulièrement ?Maman Baobab.http://maman-baobab.blogspot.fr/ C'est elle qui m'a fait aborder la blogosphère.Et Marc Lefrançois. http://www.marclefrancois.net/ par pur hasard et grand plaisir depuis plusieurs semaines.
- Quel(s) auteur(s) / illustrateur(s) ?Auteur. Marcel Proust a été le choc stylistique. La baffe. Mon seul petit regret quant à mon activité de chroniqueur littéraire pour Canal B et Radio Béton, c'est que je suis prisonnier de La Prisonnière » et qu'il ne me resterait plus ensuite qu'Albertine Disparue et Le Temps retrouvé, et que je crève de ne pas finir ce... comment qualifier ça. Vas-y, Bâtard, Marcel Proust, c'est un truc de ouf, c'est chanmé.
- Prépares-tu tes billets à l'avance ?Je mets beaucoup de temps, trop, à écrire mes chroniques. Je ne suis pas journaliste, je suis incapable d'écrire plus d'une chronique correcte par semaine. Je n'écris jamais dans l'interface du blog, je le fais toujours sur un fichier puis je copie-colle.Mes 11 questions :
- Que retires-tu de l'écriture de ton blog ?
- Les plus important, le fond ou la forme ?
- Quel est selon toi le format idéal pour un post de blog ?
- Grâce à ce blog, tu échanges avec combien de personnes ?
- Combien de personnes as tu rencontrée dans la vraie vie grâce à ton blog ?
- Combien de temps passes-tu chaque semaine à la rédaction de ton blog ?
- Combien de blogs suis-tu réellement ?
- Si c'est plus de onze, comment trouves-tu le temps ?
- Que voudrais-tu faire quand tu seras grand ?
- Un livre qui t'a ému aux larmes ?
- Qu'espère tu de ton blog et qu'il ne t'aurait pas encore donné ?
lundi 10 juin 2013
Super triste histoire d'amour, de Gary Shteyngart, paru Chez L'olivier puis en poche chez Points.
Qu'est ce
que c'est que ce titre pour midinette ? Et cette couverture rose d'un
New-York de pacotille posé sur une tablette tactile ? C'est tout
simplement que Gary Shteyngart, dans Super Triste histoire d'amour,
imagine l'avenir proche comme le prolongement logique de ce que notre
époque a de pire. L'adolescence est devenue la norme de l'âge
adulte, le smartphone a muté pour devenir un äppärät, cette
petite extension de l'humain qui distille les données personnelles
comme on distribue des cachets et qui permet à chacun d'attribuer à
tous une note de personnalité, de masculinité, de baisabilité, des
poteaux de crédit permettent à chacun de s'endetter en pleine rue
sans prononcer un mot. Réseaux sociaux, tyrannie de la mode,
pornographie en libre accès, privatisation de la puissance publique,
à la lecture de Super triste histoire d'amour, on finit par voir
notre quotidien comme la graine d'un monde à venir, un monde où
tout se déroule en direct, en public, où tout peut-être chiffré,
et donc exprimé avec un minimum de mots. Super triste histoire
d'amour. Il faut du courage pour dénoncer l'appauvrissement du
langage avec ce langage déjà appauvri. Il faut du talent pour nous
amuser de la tristesse de ce futur si plausible. Il faut de la
finesse pour nous faire ressentir de l'empathie pour des personnages
qui sont les fruits trop mûrs de ce que nous acceptons de vivre
aujourd'hui. Lenny Abramov revient du vieux monde où il a échoué à
convaincre des individus à capitaux propres élevés d'adhérer à
son programme de jeunesse éternelle. Il ramène dans ses bagages un
amour déraisonnable pour une toute jeune américaine d'origine
coréenne, Eunice Park. Elle ne s'intéresse qu'aux nouveaux jeans
translucides, il est un des derniers new yorkais à lire des livres
papiers. Super triste histoire d'amour, c'est un peu de Lolita, un
peu de Fight Club et un peu de Bridget Jones dans un emballage de
« creative writing » à la John Irving.
L'intelligence
de l'auteur est de ne se servir de la décrépitude de l'empire
occidental que comme d'un décor pour une histoire, pour des
histoires, humaines, autonomes, suffisantes. Il nous parle
d'immigration, de famille, de fossé entre les générations. Des
mères juives new-yorkaises qui couvrent leur fils de gentils mots
russes pendant que des pères coréens désorientés conjurent la
violence dans le christianisme évangélique. Il nous parle
d'économie bancale, d'obsession de la transparence et de perte des
repères dans ce monde où rien n'est interdit mais où plus rien
n'est possible. Comme Orwell et tous les grands de l'anticipation, il
nous parle de nous, et ça fiche la trouille.
On
pourrait se dire que c'est un peu trop. Et c'est parfois un peu trop.
Mais ce trop est le biotope de scènes décalées et magnifiques, de
fulgurances inattendues, de phrases de quelques mots à la fois
cyniques, drôles et politiquement incorrectes : Chère maman,
personne n'a tiré sur notre immeuble qui est juif. Bien-sûr, on
aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, que ces pépites ne soient pas
noyées dans un roman de presque cinq cents pages, dont la fin est un
peu poussive. On aurait aimé, enfin j'aurais aimé, un livre plus
resserré, plus percutant, mais les longueurs d'atelier d'écriture
donnent paradoxalement au texte son caractère artisanal, attachant.
Nourrissant comme un sucre roux non raffiné. Super triste histoire
d'amour de Gary Shteyngart est un super bon livre de poche,
disponible chez Points.
L'audio est ici en attendant de trouver sa place sur le site Des Poches Sous Les Yeux.
Supertriste histoire d'amour, de Gary Shteyngart, 8 € chez Points.
TL ; DR : un roman d'anticipation qui part de notre vie hyper connectée pour en prévoir la dérive autoritaire, pornographique et, pire, appauvrie du langage. Pafois un peu lourd, mais vraiment bien fichu.
TL ; DR : un roman d'anticipation qui part de notre vie hyper connectée pour en prévoir la dérive autoritaire, pornographique et, pire, appauvrie du langage. Pafois un peu lourd, mais vraiment bien fichu.
mardi 4 juin 2013
Olivier, de Jérôme Garcin, publié aux éditions Folio.
Il y a
vingt ans, Jérôme Garcin expliquait chez Ardisson qu'il préférait
écrire de bons papiers que de mauvais livres. Il ne voulait pas être
à la fois juge et partie, à la fois écrivain et journaliste
culturel. On serait tenté de le lui rappeler si Olivier, paru aux
éditions Folio, était un de ces romans que les hommes de médias
écrivent trop vite pour tenter de faire croire qu'ils sont aussi des
auteurs. Mais l'évidence s'impose au fil de ce troisième récit
autobiographique : il s'agit d'un acte de nécessité, sincère,
indispensable. Une façon de déposer un fardeau trop longtemps
chéri : la mémoire de son jumeau fauché par un chauffard à
la veille de ses six ans. Les premières pages évoquent l'époque
qui suit immédiatement le drame, et l'impression de réel est
terrifiante. Il ne reste plus de détails épisodiques, mais des
souvenirs émotionnels, des sensations confuses et envahissantes. La
gémellité perdue comme une vie bancale.
On
poursuit le livre parce que l'écriture de Jérôme Garcin est
élégante et intemporelle. Ils ne sont pas nombreux les auteurs qui
osent aujourd'hui faire une phrase de plus de dix lignes. Moins
nombreux encore ceux qui parviennent à y mêler la grâce et la
précision d'un portrait. Par exemple celui d'un père dont l'amour
pour le jumeau survivant peut prendre la forme d'une gifle chargée
d'angoisse.
« Je
pris conscience, ce jour-là, des efforts démesurés, inhumains
qu'il déployait pour ne rien laisser paraître de sa détresse, pour
garder l'air impassible, le port hiératique, l'allure barrésienne,
que lui ont souvent reprochés ceux qui, ne le connaissant pas, ne
cherchant même pas à le comprendre, et sans doute trop occupés
d'eux-mêmes, prenaient pour de la forfanterie une épouvante sans
cesse réprimée et pour de la vanité son goût cassant de
l'isolement, son goût croissant de la fuite en avant. »
Olivier
est mort si jeune qu'il n'est finalement presque question que de
Jérôme dans ce livre. C'est à la fois inévitable et gênant.
Lorsque l'auteur reconstruit ce qu'aurait pu être leur vie, on
consent à entrer en empathie avec sa démarche, même si elle est
claudicante et qu'on ne voit pas bien où elle le mène. Mais
lorsqu'il y mêle des considérations littéraires, médicales et
surtout spirituelles, le cerveau prend le pas sur le cœur, l'émotion
fait place à un ennui embarrassé. Les idées générales sur la
gémellité sont d'une banalité qui détonne avec la force du récit.
On aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, que le livre fût encore plus
court mais qu'il nous épargne ces considérations théoriques :
elles nous éloignent du fantôme qui nous devenait familier. Ce sont
les gens qu'il rencontre qui nous y ramènent. Pas les écrivains ou
les gens célèbres, ces passages sont plutôt ennuyeux, mais la
nounou de son enfance, de leur enfance, ou ce cousin... mais il ne
faut pas trop en dire, le livre réserve quelques surprises. Lorsque
Jérôme Garcin cesse de chercher à comprendre, lorsqu'il cesse
d'intellectualiser, de faire du lien à tout prix, avec des outils
aussi boiteux que la religion ou la psychanalyse, lorsqu'il laisse la
mort déployer toute son atroce absurdité, il touche du doigt ce
dont la vie est faite. Il nous parle de ses proches, de cette famille
scandaleusement épanouie et c'est un formidable pied de nez que la
joie oppose au destin, aussi morbide soit-il. Olivier, le récit de de Jérôme Garcin, paru aux éditions Folio, est tout sauf un mausolée,
c'est une déclaration de gratitude de l'auteur à ceux qui
l'accompagnent, morts ou vivants.
La chronique en audio est disponible ici. Et bientôt diffusée dans la rubrique Des Poches Sous les Yeux, de Radio béton.
mercredi 29 mai 2013
Le Harcèlement Moral, de Marie-France Hirigoyen, Chez Pocket.
Le Harcèlement Moral, La violence perverse au quotidien, de Marie-France Hirigoyen, paru chez Pocket.
Ceux qui
me connaissent un peu savent que le livre que j'écris depuis deux
ans ne parle presque que de ça. Mais c'est un roman. Alors que le
livre de Marie France Hirigoyen, Le harcèlement moral, disponible
aux éditions Pocket, est un mode d'emploi.
En
revanche, dans ce cadre là, le livre couvre l'ensemble du sujet. Il
décrit la violence perverse au quotidien, la relation perverse et
ceux qui la vivent, harceleur et harcelé, les conséquences qu'elle
a sur la victime, les façons d'y remédier et les perspectives de
guérison. Dans chacune des parties, Marie France Hirigoyen distingue
la situation de violence privée, principalement dans le cadre de la
relation de couple, et la violence en entreprise.
Il est
salutaire de lire ce livre si on se sent en situation de Harcèlement.
D'abord parce qu'il permet de prendre conscience qu'il s'agit bien
d'une agression, tant le harcèlement moral est une violence lente et
insidieuse. De façon plus surprenante, le livre aide aussi à
comprendre le psychisme du harcelé. Non, il ne s'agit pas d'un
masochiste complice de son agresseur, mais souvent d'une personnalité
scrupuleuse, désireuse de bien faire, et dont les failles
narcissiques représentent des leviers pour celui qui cherche à
soumettre, humilier, anéantir.
En
retrouvant une légitimité, on peut entamer la démarche de lutte
puis de guérison. Bien-sûr ce livre ne remplace pas
l'accompagnement que peuvent apporter, selon les situations, une
assistante sociale, un médecin du travail, ni évidemment un
psychologue, mais il permet la prise de conscience, la sortie du
déni, qui est la première étape de toute renaissance.
On peut
regretter que la description que Marie-France Hirigoyen fait du
pervers narcissique soit parfois plus morale que clinique. On aurait
aimé, enfin, j'aurais aimé, qu'elle approfondisse le processus qui
mène le pervers à ce mode de fonctionnement, qu'elle donne aussi
des pistes pour sa guérison à lui. Tout simplement parce que
lorsqu'on a vécu dans l'ombre d'une relation perverse, à cause de
l'inexorable force de l'exemple, on apprend à se comporter de la
même façon et qu'on passe sa vie à tenter de se défaire de ce
manque d'empathie qui déteint, qui colle à la peau comme un
sparadrap radioactif.
Mais
peut-être que l'auteur a fait ce choix pour des questions
d'efficacité. En se concentrant sur le salut de la victime, elle
produit un livre concis, moins de 300 pages, très facile à lire et
donc accessible à tous ceux qui peuvent en avoir besoin.
Si vous
vous sentez concerné, ne vous privez pas de l'aide du livre Le Harcèlement Moral, La violence perverse au quotidien, de Marie-France Hirigoyen, disponible chez Pocket. pour seulement 5,70 €.
TL ; DR : une description du harcèlement moral et du pervers narcissique qui l'exerce. Intéressant pour les victimes, mais pas de pistes pour aider les bourreaux à se guérir. Un must pour s'en sortir (je sais de quoi je parle).
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