Ce que j'ai pensé de

Ce que j'ai pensé de
Des bouquins, et pas de place pour les ranger
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mardi 21 janvier 2014

Juré !

Pas d'accusé pour ce jury, seulement les livres candidats au Prix des lecteurs des éditions Le Livre de Poche. Je suis content, je fais partie de ce jury, je vais donc recevoir des livres, défendre ceux que j'aime, échanger avec les autres membres du jury.
Ma première salve n'est pas encore partie, mais ça ne devrait pas tarder.



Une nouvelle petite aventure littéraire qui me réjouit d'avance et que je compte bien partager sur ce blog.

jeudi 16 janvier 2014

Les leçons d'Arthur Larrue

Arthur Larrue a écrit "Partir en guerre", chez Allia. Il n'avait pas trop apprécié la chronique que j'en avais faite. J'avais souligné qu'il avait fait preuve d'une certaine mesure, voire une certaine prudence,  dans sa description de la Russie du 21 ème siècle. J'avais sans doute sous-estimé l'ambiance : il a été renvoyé de son poste à l'université de Saint Petersbourg et a vu son visa de travail révoqué.

Mais les grands écrivains sont toujours soutenus par de bonnes âmes, en l'occurence la librairie La Manœuvre, qui le soutient et vous invite à en faire autant en assistant à des lectures.

Le lien vers ces lectures :
https://www.facebook.com/events/1412756535630736/?ref=22




La chronique de Partir en guerre : ce que j'ai pensé de Partir en Guerre, d'Arthur Larrue, paru aux éditions Allia.

Lorsqu'on voit, dans un film américain, la France réduite à la Tour Eiffel, aux hommes infidèles et aux baguettes de pain, on ricane en se disant qu'il n'y a que des touristes pour nous voir comme ça. Et puis on lit des romans, écrits par des français, sur des pays où l'on a vécu. Décidément, il est difficile de rendre compte de l'ambiance d'un endroit où l'on n'a pas passé sa vie. Et puis, et puis j'ai ouvert Partir en Guerre, le premier roman d'Arthur Larrue, paru aux éditions Allia. Pas de samovars inutiles, pas de place rouge et pas de balalaïka. Mais celui qui a vécu à St Peterbourg reconnaîtra ces cages d'escaliers où des plantes suspendues dans des bouteilles coupées ne parviennent pas à masquer les odeurs d'humidité, de chou, et de neige fondue que même les doubles portes laissent pénétrer dans les vestibules des appartements froids l'automne, et brûlants l'hiver. J'y ai même appris d'où venaient tous ces chats dont j'avais fini par me méfier parce qu'ils semblent quadriller les lignes et les rues de St Petersbourg comme une police secrète. Mais la police que combat le groupe d'artistes contestataires Voïna, la Guerre, cette police n'a plus rien de secret, au contraire. Elle est le bras armé et visible d'un régime qu'à part Gérard Depardieu, plus personne ne se risque à qualifier de démocratique.


J'ai tiqué lorsqu'Arthur Larrue a laissé traîner dans son texte quelques expressions que seuls les littéraires croient être populaires. Des « fissa », des « tourner à l'aigre », des « galetas », des « yeux caves ». Mais ce sont les expressions de son narrateur qui se voudrait moins bourgeois qu'il ne l'est et force son vocabulaire pour se rassurer face à l'animalité sourde des membres de La Guerre, avec lesquels il partage cet appartement, cette nuit, et ce dégoût de ce que la Russie pourrait devenir. Pourtant, il ne cède pas à la fascination. Il nous les montre tels qu'ils sont. Sales, paumés, incapables de se contrôler. Et c'est cela, c'est ce qu'ils sont, plus encore que ce qu'ils font, qui nous dit combien la Russie de Poutine et de Medvedev fermente, comme un fruit gorgé de sucre qu'on a privé d'oxygène. Arthur Larrue ne nous rend pas Leonid le fou, sympathique, ni Oleg Le voleur. Ni sa belle compagne Kosa, la chèvre. Ni même leur enfant, Kaspar, qui tape sur des casseroles et ne sait dire que maman. Arthur Larrue ne nous les rend pas sympathiques, il nous les rend attachants. Parce qu'on voudrait nous aussi refuser d'utiliser de l'argent, mais qu'on n'est pas capable de voler, parce qu'on voudrait nous aussi gueuler que ce monde ne nous convient pas mais qu'on ne croit plus que gueuler puisse changer quoique ce soit. Arthur Larrue, lui, n'est pas le genre à gueuler, son style est sobre et précis. Bien-sûr, on aurait voulu, enfin, j'aurais voulu, qu'il soit parfois plus rêche, que ce narrateur fît autre chose que dormir et préparer un café. Mais comme son narrateur, et contrairement à ses lecteurs, Arthur Larrue vit et travaille à Petersbourg, ce qui l'incite sans doute à une certaine forme de prudence. On aurait voulu, enfin, j'aurais voulu, une fin moins abrupte. Mais Arthur Larrue ne fait pas semblant. La vie est abrupte, l'art de La Guerre, Voïna, est un art abrupt. Des bites géantes, des partouzes, des seaux de pisse. Et malgré la minutie avec lesquels il les décrit, Arthur Larrue nous offre avec Partir en guerre, aux éditions Allia, un roman délicat et émouvant.  


L'audio est disponible ici.

Au passage, la compression de la chronique est quand même ultra violente, avec un souffle. Ouch, c'était il y a un an et je trouve ça inaudible, que penserai-je des chroniques de cette année l'an prochain ?

samedi 16 novembre 2013

Le temps, bordel.

Le temps et l'argent partagent cette propriété paradoxale : moins on en a, plus on en perd. On veut aller vite, parce que le boulot, le ménage, les factures, les trajets en voiture, bref, parce que la vie nous dévore la vie. Mais ce qui est bon marché coûte cher, et ce qu'on fait à la va-vite prend du temps.

Lorsque j'enregistre les chroniques pour Des Poches Sous Les Yeux, j'essaie de faire vite. Et comme je suis tout sauf un journaliste professionnel, je bafouille, je m'y reprends à deux fois, trois, quatre. À chaque bégaiement, chaque grommellement, à chaque syllabe ratée, je m'arrête, et je produis un claquement de langue sec, afin que dans mon logiciel de montage, la forme d'onde montre un trait vertical qui indique l'endroit où je dois couper. Quand c'est trop pourri, je m'arrête et je recommence dans un autre fichier. Je garde toutes les versions laborieusement enregistrées et je me dis : "je monterai ça". Et je monte. Je coupe, je colle, je raccourcis, j'équalise. Mais ça s'entend. Et je reçois des mails gentils, gênés : " Pour être tout à fait juste, il y avait 2-3 problèmes pas très graves de lecture dans la version sonore. Genre des phrases longues que tu coupes avec une respiration à un moment assez inadéquat."

Alors je soupire. L'expiration commence dans un "eh merde, il va falloir y retourner", et se termine avec "bon, au moins, il y en a qui écoutent, et ils ont l'oreille." Le lendemain, je n'y suis pour personne, je reprends tout à zéro, je répète, j'enregistre, jusqu'à obtenir une version à peu près potable, sur laquelle le montage sera cosmétique, c'est à dire, comme tout maquillage de bon goût, invisible, inaudible.

Évidemment, ce n'est jamais parfait. Parce que c'est un métier. Et pas le mien. Ce n'est jamais parfait parce que je ne peux faire ça qu'en rentrant le soir, après les heures passées "au travail". Un travail pas pire qu'un autre, mais pas meilleur ; c'est à dire un travail qui permet de vivre et qui empêche d'écrire.


Allez, après une chronique pareille, faut rigoler un peu, donc bonus / malus !

vendredi 3 mai 2013

Vanité de la critique et tempête de boulettes géantes.

Les chroniques diffusées sur Canal B me demandent pas mal de travail, j'essaie de travailler le texte, la diction, et le résultat me vaut parfois des courriels du genre "ça fait un peu "écrivain en devenir" mais en même temps cela tombe bien car c'est ce que tu es !". Premier indice de la vanité d'ouvrir un blog. Mais énorme deuxième alerte, et d'une importance majeure, celle-ci, à la révision de "Tempête de boulettes géantes", le film d'animation co-réalisé par Phil Lord et Chris Miller. Je n'avais vraiment pas aimé le regarder. J'avais trouvé l'histoire à la fois confuse et convenue, et les aspects farfelus m'avaient semblé artificiels, écrits, pensés. Mais un père divorcé, la veille de fin des vacances, laisse à son fils le soin de choisir le dessin animé qui lui plaît. 
- Tempête de boulette géantes !
- T'es sûr, mon fils ? Tu ne veux pas plutôt qu'on regarde Fight Club ? 
- Mais non, papa, on le regarde tous les week-ends, et puis, j'ai cinq ans. 

Donc tempêtes de boulettes de viande. Et j'ai cru voir un autre film. Pourtant, je les avais vues, les grosses ficelles sur la difficulté de communication entre un père dépassé par la technologie et un fils vaguement honteux d'être le fils d'un pêcheur de sardines mal dégrossi.Mais là, ça me semblait justement présenté pour des enfants de cinq ans. Et comment le manque de reconnaissance peut rendre vulnérable au sirène de la gloire au risque d'accepter de devenir quelqu'un qu'on n'est pas. j'avais trouvé ça lourdaud. Mais là, plutôt simple et vrai. 

Alors le doute surgit. Si j'avais pris le temps de poster une critique sur un site de promotion du cinéma, une fois le l'aurais descendu, une fois, je l'aurais conseillé. 

Du coup, quelle valeur peuvent avoir les chroniques "Ce que j'ai pensé de..." ? Si je relisais "Une femme fuyant l'annonce, le trouverais-je minable ? (je l'ai relu, c'est toujours aussi bien).

Rassurons nous ensemble en trois points. 

Le premier, le temps de lecture. Un film, c'est court. Pour peu qu'on ait mangé un cassoulet à la graisse d'oie suivi d'un pudding de Noël, la pluie de boulettes de viandes peut avoir du mal à passer. Le livre est plus long, et c'est finalement lui qui façonne notre humeur durant le temps de la lecture plutôt que l'inverse.

Second point, j'ai menti, il n'y a qu'un point à mon argumentation. 

À part le temps de lecture qui garantit un certain lissage de l'effet de l'humeur sur la critique il y a des raisons de continuer à faire de la critique littéraire. Voyons lesquelles en trois points. 

Premier point, l'argumentation. J'essaie de donner des clefs pour comprendre le mécanisme qui m'a poussé à aimer ou non un livre. Lorsque j'écoute Nelly Kapriélian encenser un livre au Masque et la Plume, je peux être sûr qu'il sera un véritable calvaire pour moi. Mais son argumentation est souvent suffisante pour que je sache que ce qui l'a fait l'aimer me fasse le haïr. 

Deuxième point, la contextualisation. Sainte Beuve pense qu'il est nécessaire de connaître la biographie d'un auteur pour en apprécier l'œuvre. Proust pense au contraire qu'il n'y a de vraie vie que la vie littéraire, et que celle que l'homme est contraint de vivre en dehors du temps béni qu'il passe à écrire ne peut ni sauver ni damner son œuvre qui une fois produite, comme un enfant doit savoir marcher seul, poursuit le chemin qu'elle fait dans nos esprits de façon autonome. Je pense pour ma part que c'est presque la biographie du critique qu'il serait nécessaire de connaître pour pouvoir lire posément sont avis. Et c'est ce que je m'efforce de faire dans "ce que j'ai pensé de", contextualiser ce qui m'a amené à lire un livre, apporter aux auditeurs de Canal B ou aux lecteurs de ce blog les clefs pour déchiffrer mes travers, mes manies, mes aversions indues. 

Troisième point, la loi des grands nombres. Plus la taille d'un échantillon est grande, plus l'estimation est juste. Autrement dit plus nous sommes nombreux à chroniquer des livres, plus l'avis que peut se faire un lecteur potentiel sera juste. 

Parce que c'est une de mes envies quand je chronique des livres : participer à ce que les gens soient contents des livres qu'ils achètent. C'est une question que je ne me posais que rarement quand j'avais des revenus confortables. Je me souviens de l'agacement que m'avait provoqué "Naissance d'un pont" de Maylis de Kerangal. Mais il m'avait suffit d'acheter un premier volume de La Recherche du temps perdu pour me consoler. Aujourd'hui, je compte les sous, je cours après les bouquins, et à la pénibilité de la lecture d'un  livre déplaisant s'ajoute la vive conscience que l'argent dépensé pour ce livre ne le sera pas pour un autre meilleur. 

Quatrième point, l'apprentissage de la lecture. À défaut de m'apprendre à compter, l'exercice de la chronique littéraire m'apprend à lire. Finie, la gloutonnerie. Le gourmand doit se changer en gourmet. Une histoire palpitante ne doit plus m'empêcher de prêter attention à l'écriture, un style hypnotique ne doit plus me faire oublier la construction du livre, l'évolution des personnages, la teneur du propos. Contre toute attente, le lecteur studieux, méticuleux et scrupuleux que je suis devenu ne prend pas moins de plaisir à lire et à écrire que le dilettante autodidacte que j'ai été pendant près de trente ans. Je suis comme un goret qui pensait que manger mieux l'aiderait à maigrir, mais qui se rend compte avec horreur que de manger bien ne lui coupe pas l'appétit. Mon corps jamais rassasié de fatigue regrette que l'instabilité de mon avis sur "Tempête de boulettes de viande" ne m'ait pas fait préférer le sommeil à la lecture d'Indignation, de Philip Roth, dont je proposerai bientôt ici une chronique.