Ce que j'ai pensé de

Ce que j'ai pensé de
Des bouquins, et pas de place pour les ranger

dimanche 2 mars 2014

Certaines n'avait jamais vu la mer, de Julie Otsuka paru chez 10-18

Nous avons râlé lorsqu'on nous a offert Certaines n'avait jamais vu la mer, de Julie Otsuka paru chez 10-18, nous n'aurions pas le temps de le lire. Nous avons été ravis qu'on nous l'offre. Nous l'avons ouvert tout de suite. Nous l'avons laissé traîner des semaines parce que la pile des livres à lire s'élève toujours trop haut, bancale et instable. Nous en avons parlé avant de l'avoir lu. Nous avons été agacés de la photo de couverture, une geisha au milieu d'un champ. Nous avons espéré, avant de l'ouvrir, des passages érotiques sans jamais oser l'avouer. Nous nous sommes avoués que nous ne connaissions rien du Japon, à part des clichés ridicules. Certains n'avaient jamais lu un livre écrit par un japonais. Certains savaient que Julie Otsuka était américaine. Nous avons ouvert le livre dans le bus, sur le trajet d'un travail que l'on n'a pas choisi. J'ai pris ce que j'ai trouvé. Nous l'avons ouvert dans le train en revenant d'un travail qu'on ne voudrait perdre pour rien au monde. Nous avons ouvert le livre le soir, sans parler à personne, nous l'avons ouvert au bureau, à l'heure où personne n'est censé s'y trouver. 
Certains on pensé que le procédé serait agaçant, mais nous n'avions jamais lu un livre écrit à la première personne du pluriel. Nous avons parié que ça ne tiendrait pas. Ça ne tient jamais. Nous avons pensé qu'il fallait un personnage principal, ou une famille ou le nom précis d'un lieu, une date pour qu'on s'attache. Certains se sont attachés dès les premières pages, parce que nous avions compris avant elles que ces femmes à qui on avait vendu une belle vie et des maris dorés avaient été presque vendues à des émigrants miséreux pionniers d'un exil miséreux. Nous avons vu l'horreur arriver dès qu'un pied fût posé à terre. Certains d'entre nous ont dû poser le livre. Nous l'avons repris. Je n'arrive pas à le lâcher. Je l'ai commencé hier. On m'a parlé d'une femme qui l'a lu en une heure. 
Nous avons lu la désillusion, toujours la même, de l'exilé qui fuit la misère pour une misère plus grande encore. Nous avons lu le courage de ces ouvrier agricoles, de ces blanchisseuses, de ces domestiques, de ces prostituées, ces nouveaux étudiants et nous avons pensé que Julie Otsuka trouvait toujours l'exemple juste enchâssé dans cette forme inédite, impensable, inimaginable. Certains d'entre nous on crié au chef d'œuvre. D'autres n'ont pas crié, ce n'était pas la peine. Certains ont cru remarquer qu'au fil des pages le nous laissait parfois place à des noms, des prénoms, comme si l'Amérique faisait naître l'individu. L'individualité nous a fait penser à la solitude, souvent à l'isolement, et nous avons prié pour que la communauté n'explose pas. Nous avons été surpris de soutenir ceux qui ne s'adaptent pas. Nous nous sommes rappelés l'agacement qu'ils nous procurent parfois. Pourquoi porte-t-elle un tchador ? Pourquoi n'apprend-il pas le français ? La tristesse des parents qui ne parviennent pas à comprendre la langue de leurs enfants, nous l'avons mieux comprise dans le roman de Julie Otsuka que devant les écoles, dans la queue des supermarchés discount, devant la préfecture, dans les reportages télévisés. Nous nous sommes rappelés le vingtième siècle, et son début que nous n'avons pas connu. Certains d'entre nous n'ont pas cru ce qu'ils lisaient, certains sont allés regarder sur internet. Elle doit en rajouter, après tout ce n'est qu'un roman. D'autres ont posé le livre et regardé autour d'eux. Nous avons soudain trouvé notre vie confortable. Nous avons essayé de nous souvenir de la dernière fois où nous avons eu faim. Nous nous sommes souvenus de l'hiver dernier où l'on coupait le chauffage la journée, et nous avons eu peur de la note d'électricité de cette année. Nous avons pensé à nos pères qui ont eu froid souvent, à l'eau qui gelait dans les lavabos. Nous avons lu la honte que la misère impose, et qui ne s'en va pas avec la misère, qui ne s'en va jamais, qui reste comme un tatouage post traumatique. Nous avons eu honte de nous. J'aurais dû comprendre ce qui le rendait si radin avec nous et si généreux avec notre mère. Autour de nous soudain nous avons remarqué une robe démodée et nous avons pensé au chômage. Est-ce que je pourrai garder mon appartement ? Nous avons lu qu'au dénuement s'ajoute l'hostilité du pays trouvé quand on porte sur son visage le pays perdu. Nous avons lu que l'histoire est écrite par les vainqueurs, mais que les perdants ont des fils qui ont des filles qui écriront l'histoire, qui gagneront des prix. Je pensais que la fiction était une trahison.Le roman était la seule façon d'atteindre nos cœurs et nos cœurs ont nourri nos cerveaux, jamais l'inverse. Et nous aurions aimé, enfin j'aurais aimé, avoir quelque chose de fort à dire sur Certaines n'avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka, paru chez 10-18, mais tant beauté impose le silence. 

Chez 10-18, 144 pages, 6,60 €

L'audio est disponible ici, et pour une fois je pense qu'il a une valeur ajoutée. 


TL;DR : Le récit d'immigrantes japonaises, de leur arrivé aux États Unis au début du vingtième  siècle à leur position délicate pendant la deuxième guerre mondiale. Un livre écrit à la première personne du pluriel, chef d'œuvre. 

4 commentaires:

  1. Magnifique chronique. Bravo # Silence.

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  2. L'audio est juste énorme.

    SR

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  3. Le secrétariat de rédaction t'a écrit. Mais faut lui dire que pour l'audio ce n'est pas nécessaire. En revanche, il ne faut pas passer à côté (de l'audio).

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  4. Ce n'est pas le secrétariat de rédaction c'est Sa Royauté, le belge grâce auquel on dispose de l'audio car il héberge tous mes mp3 à ses frais. Je lui en sais gré.

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