Ce que j'ai pensé de

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Des bouquins, et pas de place pour les ranger

lundi 20 octobre 2014

Folie dans la Famille, William Saroyan

Folie dans la famille, de William Saroyan, paru chez Libretto, m'a fait passer par toutes les émotions possibles, en à peine 150 pages.


Bien-sûr, j'ai une faiblesse particulière pour les récits de fils d'immigrés. Je suis toujours sidéré d'assister à cet entre deux mondes. Celui de la communauté d'origine, reconstruite dans le pays d'accueil, pour tenir, face à la pauvreté, face au rejet, face au déracinement. Et celui du pays d''accueil, inconscient d'être lui-même le fruit d'un rêve unique porté par les vagues des immigrations successives. Saroyan décrit sa famille, sa communauté, une Arménie en sursis dans la petite ville Américaine de Fresno. Il montre autant de folie que de sagesse, une déraison slave que tempère à peine un fatalisme déjà oriental. Et il montre l'Amérique, celle où chacun se bat pour vingt-cinq cents par jour, puis pour son premier dollar, une Amérique impitoyable, mais où le travail permet de s'en sortir.

Bien-sûr les histoires ont subi la lente transformation mythologique des récits racontés cent fois, déformés, embellis. Pourtant on imagine que la famille Bashmanian ressemble d'assez près à la tribu dont Saroyan s'est extrait à la force de sa plume. Pas d'histoires larmoyantes, pas de leçons. Saroyan écrivait de lui-même : « Je n'élabore pas une intrigue passionnelle. Je ne crée pas de personnages mémorables. Je n'ai pas un joli style, je ne fignole pas une belle atmosphère. [...] J'écris une lettre aux gens ordinaires ; je leur dis dans un langage simple des choses qu'ils savent déjà. »

Chaque nouvelle est racontée à la première personne. Un nouveau narrateur à chaque fois, mais jamais vraiment un narrateur différent. Car tous partagent un solide bon sens qui ouvre leurs yeux sur l'absurdité têtue des comportements familiaux. Mais tous partagent une bienveillance inoxydable, une tendresse, qui ne tournent jamais au jugement et à la condamnation. Saroyan leur offre la parole et leur âme en sort guérie.

Les histoires partent de l'enfance à Fresno et se poursuivent jusqu'à la vie d'après la galère, d'après le succès, même, lorsque derrière les histoires de père divorcé à Paris on devine ces éléments de biographie qu'on connaît : l'alcool, le jeu, les dettes ces palliatifs qui permettent parfois aux doux de survivre ; en les empêchant de vivre vraiment. Bien-sûr, on aurait aimé, enfin j'aurais aimé ne pas sentir les évitements, les mensonges par omission, les exagérations. J'aurais aimé que la mythologie ne contamine pas le récit. Mais on se dit qu'en moyenne Saroyan ment d'un côté, puis de l'autre, si bien qu'en moyenne, on en retire une sorte de vérité statistique, non biaisée, et la conviction qu'il existe peut-être un chemin vers le réel qui ne passe pas par l'abandon de la mythologie, mais par la moyenne des mythologies multiples.

Et je crois que chacun peut trouver un peu de soi-même dans les errances de ses aïeux, à la manière de William Saroyan, avec la même bienveillance goguenarde qui éclaire le recueil Folie dans la famille paru chez Libretto.

La chronique audio peut être écoutée ici. Le morceau Elegy, d'Arno Babadjanian, compositeur arménien contemporain de Saroyan, sert de fonds sonore à cette chronique. 

 TL ; DR : un recueil de nouvelles, sur les membres d'une famille arménienne en Californie, entre le début du vingtième siècle et les années 70. C'est beau, drôle, bienveillant. 

5 commentaires:

  1. Y'a des pistonnées
    SR

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  2. Cette dernière phrase peut être interprétée de multiples façons, dont aucune n'est élégante, Super Robot.

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    1. Pourtant, aucune des pensées qui traversaient mon processeur au moment d'écrire ce post n'était inélégante...
      SR

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