Ce que j'ai pensé de

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Des bouquins, et pas de place pour les ranger
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lundi 20 juin 2016

Un amour Impossible, Christine Angot.

Un amour impossible, de ChristineAngot, raconte l'histoire de ses parents. Si on a vécu dans une diète médiatique pendant les 15 dernières années et qu'on refuse de lire la quatrième de couverture, on peut encore ignorer que le père de Christine Angot l'a violée. On peut aussi ignorer que Christine Angot en a parlé dans plusieurs livres précédents. Et même si on n'ignore rien de tout cela, on peut quand même tomber dans l'hystérie qui entoure Christine Angot. Hystérie qui prend racine dans l'apparition d'Un amour impossible sur la liste du Goncourt. L'auteure et son livre ne méritent ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

Christine Angot est insupportable, c'est acquis, et c'est encore plus vrai si on découvre son livre dans la collection Ecoutez Lire chez Gallimard, car, malgré son habitude des lectures publiques, son écriture et sa diction entrent dans une résonance qui rendrait sympathique Charlotte Gainsbourg dans l'effrontée. Il y a notamment une répétition de j'en ai marre, j'en ai marre ou encore une page de mémé, mémé, qui sont proprement insupportables. Alors quoi ? Dans un monde ou silence vaut critique, pourquoi parler d'un amour impossible ? Pourquoi parler d'un livre qui imite parfois Duras jusqu'à la platitude, ou montre une absence totale d'inhibition jusqu'à virer au dialogue de mélo nouvelle vague ?
Il y a une mauvaise raison. La raison morale. Qui consiste à se dire, face aux railleurs, aux critiques, il faut être du côté de la victime, qui raconte, l'horreur, lente, progressive, qui mène au viol. Et une bonne raison : Un amour impossible est un récit admirablement construit, on l'inéluctable est palpable dès les premières minutes de la relation entre sa mère et son père. Tout du long, on est tendu, derrière Rachel Schwartz, et on a envie de lui dire : « va-t-en ! ». Non, on a envie de lui hurler « barre-toi ! » Tout du long, ou presque, car dans sa sincérité hargneuse, Christine Angot ne parvient pas, ou ne souhaite pas cacher le caractère pathologique de son père. Pas seulement pathologique parce que violeur, mais violeur parce que pathologique. Elle fait ressentir son intelligence, sa sensibilité qui contribue à l'ordure qu'il devient, et aussi l'écrasement total, l'incapacité à refuser les valeurs familiales d'un autre siècle. Plus atroce encore, on sent comme au final c'est une image de soi bousillée qui le rend odieux, donc odieux à lui-même dans une spirale lente, insupportable, dégueulasse. Un amour impossible décrit moins le viol de Christine Angot que l'émergence d'un salopard, et l'incapacité d'une mère complexée, naïve, et, pire, amoureuse à se sortir du piège, puis à voir le drame, puis à le reconnaître, à le reconnaître face à sa fille.
Alors, oui, il y a de l'exhibitionnisme chez Christine Angot, comme il y en a chez Virginie Despentes, peut-être aussi chez Edouard Louis, et chez toutes celles et tous ceux qui se sont sentis rabaissés par le mal qu'on leur a fait et qui ont besoin du regard des autres, pour que chaque lecture, chaque apparition leur permettent de se dire : je ne suis pas ce que j'ai subi. Oui, il y a des outrances, des paresses, parfois, chez Angot, et on aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, qu'elle résiste à la tentation de faire de sa souffrance une marchandise littéraire. Mais Un amour impossible, disponible dans la collection Écoutez lire chez Gallimard est un livre qui dévoile, et qui, en montrant la voie à ne pas suivre, donne sans doute des pistes pour s'échapper de l'emprise de ce profil hideux que prend parfois le visage de l'humain.  


Pas encore sorti en poche, donc pas d'audio. 

mercredi 18 mai 2016

L'amie prodigieuse, d'Elena Ferrante

J'aimerais bien lire plus souvent des bouquins comme L'amie prodigieuse, d'Elena Ferrante, disponible chez Folio ou en audiobook dans la collection Écoutez lire. La narratrice s'appelle aussi Elena, et on se demande s'il s'agit d'un roman, ou d'un récit. Enfin, on se demande une page ou deux, après quoi, ça n'a plus d'importance, parce que même si tout n'est peut-être pas vrai, tout sonne juste. Elena est une bonne élève. Elle travaille, elle est gentille, studieuse, et son institutrice ne s'y trompe pas. Elle la pousse à aller au collège, ce qui, à Naples, dans les années 50, est encore un privilège de riche. Mais Elena sait que c'est son amie Lila, qui est intelligente, bien plus qu'elle. D'une intelligence prodigieuse, acérée, tranchante jusqu'à la méchanceté, parfois jusqu'à la lisière de la folie. 

C'est tout le quartier qui est fou, avec ses mafieux, ses communistes, ses artisans, ses commerçants, ses traditions sous lesquelles on étouffe. Le prodige, c'est la façon dont Elena Ferrante parle de tout cela, sans nous perdre, sans trop en faire, sans hystérie, sans effet de manche. Le livre est impossible à résumer, parce qu'il parle autant des aspirations que des résignations, des respirations que des assignations, chacun à sa place, et chacun veut se hisser un petit peu au-dessus. 

Elena et Lila grandissent,  Elena apprend, Lila comprend, à l'école, dans la rue, ensemble, séparément, ensemble, le latin, l'amour, les règles et la façon de les transgresser. L'amie prodigieuse est de ces rares livres qui s'octroient une partie de votre cerveau dans laquelle les personnages vivent entre deux lectures ; ils y laissent leurs souvenirs comme si c'était les vôtres. On relit des passages sans jamais voir ce qui les rend admirables. Le style d'Elena Ferrante est sobre, calme. Implacable. Comme Lila lorsqu'elle jette la poupée de son amie dans la cave ce de Don Achille qui terrorise le quartier. Le quartier lui-même implacable, qu'une nouvelle génération veut dompter, bête ancestrale qui se nourrit des rancœurs, des règles tacites, de la reproduction du passé. 

Elena et Lila sont tout le quartier, et le quartier est tout pour elle. Elles seront adolescentes quand elles en dépasseront les limites pour la première fois, et plus tard, encore, jusqu'à la mer pourtant si proche. Toute l'étroitesse des vies est racontée par ces petites choses, et l'après-guerre souffle un air de changement. La modernité qu'il nous est si facile de décrier aujourd'hui chasse un ancien temps qui n'a rien d'un bon vieux temps. La misère, voilà ce qu'elle chasse. Et l'on a presque honte du confort d'aujourd'hui, des crises qui nous laissent nos voitures, nos penderies, nos téléphones intelligents. 

Au fil des heures, j'ai retrouvé cette injonction paradoxale de mon enfance : lire plus vite pour suivre Elena et Lila partout, les connaître mieux, plus, et lire plus lentement pour ne pas atteindre le dénouement et les quitter trop tôt. Et lorsqu'il arrive, c'est la colère, parce qu'on aurait aimé, oh oui, on aurait vraiment aimé, enfin, j'aurais vraiment aimé qu'il fut écrit quelque part que l'amie prodigieuse n'est que le premier volume d'une série qui en compte déjà quatre. Mais où sont les trois autres ? Ils ne sont même pas tous encore traduits en français, alors combien de temps encore avant qu'ils sortent en poche ? Pourquoi, pourquoi m'envoyer ça et me laisser pantelant, assommé par le génie d'Elena Ferrante, sans que je puisse lire la suite, tout en sachant qu'elle est écrite, là, qu'elle attend d'être lue ? Peut on savoir pourquoi Elsa Damien, qui a fait une excellente traduction de ce premier volume n'est pas en train de travailler à plein temps sur les suivants ? Que fait Gallimard, que fait la Police ? Que font les manifestants ? Il y a cinq kilomètres entre la place de la République et le siège de Gallimard, alors en passant, exigez que la suite de l'Amie prodigieuse, d'Elena Ferrante, soit publiée chez Folio au plus vite, sinon, je vais faire une bavure. 


L'audio de cette chronique est ici.  Avec une musique de Delphin, un zicos russe des années 2000. 

Il faut noter pour la version livre audio la lecture exceptionnelle de Marina Moncade. 

lundi 13 avril 2015

Dans le café de la jeunesse perdue, de Patrick Modiano

Dans le café de la jeunesse perdue, de Patrick Modiano, que Gallimard propose en audiobook dans sa collection Ecoutez Lire, dans ce café, un soir, entre une jeune fille. Elle vient de temps en temps. Ce genre de jeunes filles mystérieuses qu'on croise à l'adolescence, et dont la passivité permet qu'on projette sur elles ce qu'on attend de l'éternel féminin. Le narrateur la décrit, elle, mais aussi la bande de jeunes un peu bohèmes qui traîne dans le café. Ils croisent l'art et la littérature sans effort, ils ne font d'effort pour rien, par romantisme ou à cause de l'ivresse. L'un d'entre eux baptise la jeune fille Louki. Elle ne proteste pas, comme si sa nouvelle identité lui permettait d'en oublier une autre. Tous imaginent les vies qu'elle a à oublier. Louki est comme un écran sur lequel tout ce qu'on projette devient flou, sur lequel par conséquent chacun peut voir ce qu'il veut.

L'écriture de Patrick Modiano reproduit le coup du rétroviseur central. Dans un embouteillage, parfois, on saisit le regard du conducteur qui nous précède. S'il est du sexe vers lequel va naturellement notre désir, on l'imagine alors plus séduisant qu'il n'est. On reconstruit autour de ce qu'on aperçoit – quoi ? les yeux ? au mieux un peu de front au-dessus des sourcils, la naissance du nez ?- on reconstruit le visage qui habillerait le mieux ce regard. Et puis arrive un rond-point, un croisement, la voiture tourne, avec un peu de chance elle repart en sens inverse et le visage auquel on est soudain confronté n'a rien à voir avec ce qu'on avait fantasmé. Il ne nous serait pas venu à l'idée d'ajouter un menton fuyant, une coiffure choucroute, une barbe négligée ou une bouche crispée et vulgaire.
Louki, bien-sûr, le narrateur la voit de face, mais il ne saisit jamais, ce qu'elle pense, d'où elle vient, ce qui la motive. On peut aimer ou non la voix de Denis Podalydès, entre banlieue ouest et rive gauche, mais son côté un peu traînant sied assez bien à l'écriture de Modiano, qui se dérobe, semble ne pas vouloir faire le moindre effort, comme Louki. Et comme Louki, on finit par s'ennuyer un peu, à force que rien ne se passe. Modiano n'est pas un canard de la dernière couvée, il change alors de narrateur. La même bande, les mêmes trajets, mais un nouveau point de vue, donc, de nouveaux fragments de la même intrigue. C'est comme de reconstruire un puzzle dont les pièces seraient découpées dans des matières différentes, et ne nous seraient apportées que par petits paquets. Louki.  Le café. La patronne. Les jeunes, leur désœuvrement, l'impasse qu'on devine. Les moins jeunes, menaces imprécises, prédateurs incertains. L'ambiance, le choix des noms, les quartiers, les parcours, les points fixes, les zones neutres, l'amitié féminine toujours un peu trouble, Modiano fait du Modiano. Je suppose que les amateurs joueront à faire semblant de se perdre, joueront à se faire peur avec la destinée de Louki, qu'on n'imagine pas alourdie de saines rigolades, de parties de sport collectif ou d'escapades campagnardes et charcutières. Reste le vin, qui noie non pas les sentiments trop forts, mais les sentiments absents, ou trop flous. Les moins conquis diraient trop mous, les afficionados diront trop délicats.

Ceux qui ont connu une Louki, qui ont tourné autour, étoiles dans l'orbite d'un trou noir, savent que le mystère c'est qu'il n'y a pas de mystère, juste l'absence de joie, et ce qu'on y projette. Le talent de Modiano c'est de montrer cette attraction de tous vers rien. On aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, qu'arrive le rond-point où le regard du rétroviseur devient un visage, j'aurais aimé croiser une fois Louki de face, au moins de trois-quart, j'aurais aimé que Modiano lui laisse une chance. Dans le café de la jeunesse perdue, que Gallimard propose dans sa collection Écoutez Lire, les habitués, et Modiano avec eux, se laissent attirer par cette Louki vulnérable à ceux qui la désirent, dangereuse pour ceux qui l'aiment, ils se laissent attirer par eux-même, coincés dans l'illusion du rétroviseur central.

lundi 9 mars 2015

Charlotte, de David Foenkinos

Avec Charlotte, de David Foenkinos disponible en livre audio dans la collection Écoutez lire, de Gallimard, on atteint les limites.

Les limites du livre lu, d'abord. Lorsque l'interprétation convient au lecteur auditeur une synergie des sensibilités artistiques peut améliorer l'expérience qu'on a du livre (c'était le cas pour moi avec les souvenirs, du même auteur, mais lu par l'excellent Loïc Corbery). Mais parfois, la mayonnaise ne prend pas. Au départ, on se dit qu'on va s'habituer, et on même on s'habitue un peu. Mais cinq heures quinze de lecture, si on ne s'entend pas, après s'être habitué, on se prend en grippe, puis on s'insupporte, comme un vieux couple qui ne peut pas divorcer pour des questions matérielles

Les limites de Foenkinos, ensuite. Son écriture, lorsqu'elle s'attaquait dans les souvenirs au quotidien, à l'intime ordinaire, collait au sujet et on pardonnait avec bienveillance la faiblesse des images, l'absence de personnalité marquée. Mais lorsqu'il décrit la vie d'une jeune juive de classe moyenne supérieure, issue d'une génération de suicidaires, rattrapée en même temps par son talent et la barbarie nazie, la langue de Foenkinos ne suffit plus. Rien à faire. Le besoin qu'a eu Foenkinos de passer à la ligne à chaque phrase, devant la lourdeur du sujet, on peut le comprendre, mais le résultat est trop lourd pour de la poésie en vers libre,  et trop léger pour porter le sujet.

Parfois, je me suis demandé si j'étais revenu en arrière, mais non. Les répétitions, qui devraient montrer combien l'histoire bégaie, ressemblent à des oublis rescapés d'une relecture trop hâtive.

Bien-sûr, il est impossible de rester insensible à l'horreur du destin de cette jeune femme dont la mère, la tante, l'oncle, la grand-mère se sont suicidés, et d'autres encore, et on aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, que l'effet de comique fut au moins volontaire, car un peu d'humour noir aurait apporté de la saveur à l'obsession de Foenkinos. Car la quatrième de couverture décrit un « écrivain hanté par une artiste et par un destin. » On ne sent pas cette dévoration. David Foenkinos se promène dans les rues allemandes avec le même flegme que son narrateur se promenait dans ses Souvenirs et les trottoirs d'un chef-lieu bas-normand.

C'est aussi la limite du livre « à sujet ». Lorsqu'un destin romanesque prend le lecteur en otage. Si l'écriture est à la hauteur, le syndrome de Stockholm joue à plein et nous devenons des prisonniers volontaires, ravis de communier avec empathie à l'horreur d'une trajectoire pathétique. Sinon, non. Et là, non. Bien-sûr, citer un exemple, tirer une phrase de son contexte est un procédé peu loyal, mais quand-même : Foenkinos décrit charlotte et « ses cheveux noirs comme des promesses », puis la montre enjoignant sa grand-mère à reprendre goût à la vie : « Et admire aussi les arbres fleuris. Et les couleurs qui ressemblent à des promesses. »

C'est une dernière limite de l'audiobook. On l'écoute au volant, en marchant, et il n'est pas possible de prendre des notes. On ne retient que ce qui choque. Et ces couleurs qui ressemblent à des promesses, cette image de collégien reprise deux fois dans le même livre, c'est ce qu'il me reste de Charlotte. C'est tout ? Pas tout à fait. Parce que malgré la presque absence de style, malgré cette lecture qui m'a tant gêné, la bienveillance de David Foenkinos paraît toujours sincère, réelle, et plus profonde que l'écriture qui la porte. On a envie d'aller voir ce que Charlotte Salomon a peint, a écrit. Et on peut y trouver du Klimt, du Munch, du Chagall, on y trouve surtout du génie, un mélange des genres entre peinture, dessin, presque bande-dessinée, on dirait aujourd'hui roman graphique. Faut il lire David Foenkinos, faut-il l'écouter dans la collection Ecoutez lire ? À la limite. Mais découvrir Charlotte, oui, c'est sûr.



Lorsque j'y penserai, je contrebalancerai mes chroniques négatives vers des blogs qui ont aimé plus que moi l'œuvre concernée. Pour Charlotte, de Foenkinos, vous trouverez une chronique positive ici et une autre .



lundi 24 novembre 2014

L'insoutenable légèreté de l'être, de Milan Kundera [Audio book]

L'insoutenable légèreté de l'être, de Milan Kundera, dans la collection Ecoutez Lire de Gallimard, est une excellent surprise. La lecture de Raphaël Enthoven, d'abord. Il accentue toutes les émotions, et de manière conventionnelle. On se dit que ça ne devrait pas marcher. Mais comme il surjoue un petit peu, on n'est pas sujet à l'ennui d'une lecture monocorde. Et comme il joue ces émotions de manière très convenue, il nous laisse la liberté d'être touché à notre façon par les mots de Kundera.

Le livre, ensuite. J'ai toujours trouvé que le statut de chef d'œuvre de l'insoutenable légèreté de l'être était usurpé. J'avais tort. Et pourtant, je l'avais déjà lu deux fois, et vu le film trop librement inspiré du roman. Mais je l'avais lu trop tôt. Et toute la finesse du livre m'était cachée par le souvenir de la longue évocation d'une femme qui sent l'odeur du sexe d'une autre dans les cheveux de son mari adultère. La femme, c'est Thérésa, une jeune fille maltraitée par sa mère, et uqi voit en son mari, le chirurgien Thomas, une planche de salut. Thomas est amoureux d'elle, mais ça ne suffit pas à ce qu'il interrompe ses amitiés érotiques, notamment celle qu'il entretient avec Sabina. De laquelle Franz est amoureux, ce qui lui révèle la vanité de sa vie conjugale. Cette partie vaudevillesque du livre m'avait, adolescent, ennuyé, lassé, et un peu dégoûté. Je n'y avais pas vu la préparation de l'autre versant du livre, le versant politique.

Une fois qu'on s'est attaché aux petites aventures de ces personnages si humains, lorsqu'un régime tellemnt inhumain tente de les réduire au silence, on est démuni, incapable de se protéger de l'absurdité soviétique qui envahit le roman. La force de Kundera est de ne pas grossir le trait, de ne pas sur-écrire l'héroïsme, de ne pas faire de ses personnages autre chose que ce qu'ils sont : des gens réels attaqués par une dicature déréalisante. L'angle de Kundera sur la répression de Prague est un angle esthétique. Le kitsch est l'art de la négation de la complexité du réel, un art qui veut faire coller la réalité au modèle, et non l'inverse. En ce sens, le soviétisme post stalinien est l'aboutissement du Kitsch.


La réalité, au contraire, est pleine de détours, de zones d'ombre, de hasards. Pour Kundera, dont les personnages évoluent sans cesse entre la nécessité d'un Es Muss Sein, « Il le faut », et la contingence des hasards qui les rapprochent, la capacité de voir la beauté dans l'émergence de cet aléatoire est une capacité de résistance face à l'absurdité du monde. Alors, lorsque l'Union Soviétique impose une réalité qui n'a plus rien de réel, Kundera lui répond avec des personnages qui n'ont plsu grand-chose de fictionnel. On s'attache, on tremble, on espère une fin heureuse. Kundera ne joue pas avec le suspens, ou alors, jamais très longtemps, mais il parvient à surprendre sans cesse. La portée philosophique de ce que je n'avais vu que comme une rêverie libidineuse est justement renforcée par cet air de ne pas y toucher, cette absence d'esprit de sérieux. Et la fin, même, parvient à concilier avec une habileté éblouissante, la satisfaction romanesque du lecteur et l'inaccomplissement du réel. Contre le kitsch, la réalité s'impose, finit par s'imposer, toujours, avec ses détours, sa noirceur, et dans la noirceur, de nouveaux détours, comme cette collection Écoutez lire de Gallimard, sans qui les longs trajets que le réel m'impose ne seraient que du temps perdu, tandis qu'ils deviennent, en compagnie , par exemple, de L'insoutenable légèreté de l'être, de Milan Kundera, lu par Raphaël Enthoven, des promenades littéraires qui relient des personnes que j'aime, toujours réelles et toujours fictionnelles, parce que contre l'insoutenable légèreté, il ne nous reste guère que le romanesque.  

Cette chronique est inspirée d'une improvisation enregistrée en conduisant, lors d'un de ces trajets qui font que ma voiture sur la 4-voies est une sorte de domicile non fixe pour moi. On peut l'entendre ici, grâce à SR, qui héberge tous mes fichiers audio.  

TL;DR : L'insoutenable légèreté de l'être, c'est le soviétisme kitsch contre le réel volage et complexe. Un chef d'œuvre à côté duquel j'étais passé adolescent. La lecture de Raphaël Enthoven rend l'écoute facile et n'empêche pas de se faire un ressenti de lecteur. 

lundi 10 novembre 2014

Réparer les Vivants, Maylis de Kerangal, [Audio-book]

Gallimard sort dans la collection Écoutez lire le dernier roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, lu par son auteur. Au prix de 21,90 euros, soit trois de plus qu'en version papier . 

Il y a quelques années, ma mère lisait et enregistrait des livres pour une association de mal-voyants, et depuis il ne m'était pas venu à l'idée que les livres lus s'adressaient en fait à n'importe qui. Par exemple, à ceux qui doivent faire de longs trajets en voiture. Avant, je lisais en conduisant. Soit en plaquant ma voiture contre la glissière centrale de la quatre-voies et en me guidant aux étincelles qui jaillissaient contre la portière passager, soit, en ville, à l'oreille, en faisant de l'écho-location avec les insultes des piétons et les coups de klaxon des automobilistes. Le livre audio permet une conduite plus sérieuse. 

Le sujet du livre, d'abord, n'exhale pas vraiment le doux parfum de la rigolade. Réparer les vivants décrit les étapes du don d'organe, du prélèvement à la greffe. Le ton de Maylis de Kerangal, ensuite. Sa lecture lente, presque dépourvue d'intonation, n'impose à l'auditeur aucune interprétation. Le problème est que pour conduire de nuit, ce ton monocorde annule quasiment l'effet des canettes de boissons énergisantes qui font gling-gling contre le porte-gobelet une fois qu'on les a vidées. Du coup, on les jette par terre pour éviter le bruit, et la voiture ressemble à une poubelle, mais ça n'a rien à voir avec l'histoire. Encore que. C'est après un accident de la route que Simon Limbres, un jeune homme de dix-neuf ans, se retrouve dans un coma avancé. Description clinique du parcours de son cœur d'un corps dont on retarde artificiellement la mort, pour un autre dont on prolongera chirurgicalement la vie. Mêmement chirurgicale, l'écriture de Maylis de Kerangal, avec ses phrases nominales et ses adverbes précieux. Ultra-documentée, précise, dépourvue de toute pitié, Maylis de Kerangal n'épargne pas le lecteur-auditeur. Chaque fois qu'on se demande quel plaisir elle prend à nous faire vivre cette horrible vérité, on poursuit, comme s'il s'agissait d'un entraînement, d'une préparation qui nous rendrait plus apte, soit à supporter une épreuve de ce genre, soit à soutenir ceux qui auraient à l'affronter dans notre entourage. 

On aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, que les aspects fictionnels aient autant de force que la description des processus hospitaliers. Pourtant, chaque personnage a sa dynamique, son caractère et j'ai mis un certain temps à comprendre ce qui m'a gêné. C'est qu'il n'y a pas que la lecture de Maylis de Kerangal qui soit monochrome. Tous les protagonistes reflètent les mêmes nuances de gris et de noir. Personne ne rigole, jamais. Ni les proches, ni les infirmières, ni les chirurgiens. Mais on sait que les salles de garde résonnent de ces blagues grasses et de ces rires qui sont moins de joie que de décompression. Où sont-elles ces respirations ? Elles sont nécessaires aux personnages, pour survivre, mais aussi au lecteur, pour poursuivre. 

La scrupulosité de Maylis de Kerangal est à la fois la force et la faiblesse de ce récit, parce qu'elle porte le sujet dans toute sa gravité, mais n'apporte pas l'élan qu'il faut pour le dépasser. Ainsi le livre se termine de façon abrupte, par ce que les anglo-saxons appelleraient un anticlimax, comme si la vérité documentaire éteignait la tension romanesque. À tel point que je me suis demandé s'il manquait un fichier. On a alors envie d'ouvrir la fenêtre, et l'air s'engouffre dans la voiture, fait voler les papiers et les canettes qui se remettent à faire gling-gling, dissipant à peine la lourde tension qui nous tient maintenant éveillé, nous évite l'accident et la nécessité de Réparer les vivants, selon le processus que nous raconte Maylis de Kerangal dans cette collection Écoutez lire, chez Gallimard.  




La chronique audio est disponible ici, et vous aurez reconnu en font sonore greatings from Tuskan, dont je réutilise ici le morceau beautifully painful.

TL ; DR : Maylis de Kerangal décrit, dans Réparer les vivants, les étapes d'un don d'organe. Très documenté, mais trop monochrome triste pour être tout à fait touchant.