Ce que j'ai pensé de

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Des bouquins, et pas de place pour les ranger
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mardi 29 novembre 2016

Que vivre te soit bonheur ! Omar Khayyâm

Que vivre te soit bonheur est un recueil de 101 poèmes d'Omar Khayyâm choisis pour la collection Folio Sagesses. Sagesses vraiment ? Omar Khayyâm fait l'apologie du vin, des femmes, d'un hédonisme qu'on peine à croire sorti de la Perse du onzième siècle. 

Je ne sais pas si mon âme par celui qui m'a pétri
Est abandonnées aux flammes ou promise au paradis
Un verre, une belle, un luth dans quelque jardin : à moi
Ces trois bonheurs au comptant, à toi, le paradis, mais à crédit. 

Ne vous fiez pas à l'apparente légèreté de la forme. Quatre siècles avant Ronsard, le même détachement, la même métaphore pour nous rappeler que le temps passe. Ces roses dont le zéphyr froisse la robe de soie… Les belles, l'alcool, la musique… Seulement ? Non, les belles, l'alcool, la musique pour supporter l'absurde. L'absurde tient en deux vers :

Avant notre venue, rien ne manquait à  l'univers ;
Après notre heure dernière, rien non plus ne manquera. 

Ce désespoir lui fait voir le ciel comme un bol, posé à l'envers sur les hommes, qui, aussi sages soient-ils, ne sont qu'agonisants. Les exégètes me jetteront la pierre, mais il me semble qu'une partie de la douce noirceur de Khayyâm a les couleurs du lendemain d'ivresse… Pourtant, au fil du recueil, le libertin avant l'heure, armé du bon sens d'un savant de son temps, délivre une leçon d'humanisme simple :

Laisse toutes dévotions dues ou surérogatoires :
Mais de ta bouchée de pain, ne sois ni jaloux, ni avare,
À nul cœur ne cause de peine, ni par ta langue ni par ton fait,
Et de ton salut je fais mon affaire. Verse à boire !

La Sagesse, alors, de Khayyâm a sans doute été de ne jamais publier ses poèmes. Ils n'ont émergé que plusieurs décennies après sa mort. Pourtant, certains vers laissent penser que sa discrétion devait être relative :

Khayyâm est un gibier d'enfer, paraît-il, mais qui le dit ?
Qui a vu le paradis, et qui  est revenu de l'enfer ? 

Soyons comme lui hédonistes et prudents et conscients, écoutons le conseil du sage Omar Khayyâm :

Si tu t'enivres, que l'ivresse te soit bonheur
Si tu étreins une femme, que cet amour te soit bonheur !
Toute chose de ce monde s'achève dans le néant :
Dis toi que tu es néant, et que vivre te soit bonheur. 

On aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, que les docteurs de tous les cultes s'abreuvent à la sagesse d'Omar Khayyâm et nous disent, paraphrasant le titre de ce recueil, disponible chez Folio Sagesse Que lire te soit bonheur.  


La version audio utilise le merveilleux morceau Astrakhan Cafe d'Anouar Brahem. Et oui, il est tunisien, rien à voir avec l'Iran, mais je suis peu calé en musique Perse du 11ème siècle, bande de gros malins. Et oui, j'ai laissé des espaces dans le nom de fichier du mp3, je suis crevé. 



lundi 18 janvier 2016

Epictète. Du contentement intérieur.

Du contentement intérieur  vient de sortir. Bon, disons que l'édition originale, c'est à dire la transcription de ces propos d'Epictète par son disciple Flavius Arrianus date d'un peu moins de deux mille ans, mais ces extraits sur le contentement intérieur viennent de paraître dans la collection sagesses de Folio. 

C'est une jolie collection de livres accessibles,  textes courts, ou extraits sélectionnés d'après une thématique, et dont la couverture mate est à chaque fois très soignée. 

L'enseignement d'Epictète est simple : si tu ne fais pas la distinction entre ce qui dépend de toi et ce qui ne dépend pas de toi, tu seras malheureux. La raison, qui chez lui revêt un caractère divin, consiste à se détacher de ce qui ne dépend pas de soi, à ne pas s'en plaindre, et même, dans une certaine mesure, à ne pas s'en réjouir trop lorsque c'est favorable et à ne se sentir responsable que de ce qui dépend de soi, c'est à dire très peu de choses, assez peu pour qu'on en soit alors pleinement responsable. Il s'agit principalement des représentations qu'on se fait, de nos réactions, de nos opinions. 
« Par exemple, que signifie le fait d'être injurié ? Prends une pierre et injurie là. Quel effet produiras-tu ? Eh bien ! Si on écoute comme une pierre, quel avantage pour l'insulteur ? »

On retrouvera près de deux mille an plus tard ce principe chez Stephen Covey, qui incite à se concentrer sur son cercle d'influence plutôt que de se laisser entraîner dans celui de ses préoccupations, qui sont si nombreuses et sur lesquelle son n'a aucun pouvoir. 

Il est d'ailleurs amusant de constater que la forme du livre d'Epictète préfigure la structure des livres de développement personnel actuels. D'abord, il expose le principe du contentement intérieur. Puis, il donne des exemples de personnages célèbres. Socrate, Ulysse. Quitte à ne garder que ce qui sert son propos, et traiter Homère d'affabulateur pour tout le reste. Enfin, il force l'identification en donnant des exemples de personnes comme vous et moi, en tous cas comme Flavius Arrianus et lui, mais qui suivent ses préceptes. Epictète est précurseur, pédagogue, irritant. 

On aurait aimé, aussi, enfin, j'aurais aimé, qu'il n'ait pas recours à la caricature, à l'ironie, vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas sa philosophie, au premier rang desquels les épicuriens, dont il distord le message pour le moquer, l'invalider. Le raisonnement est un peu binaire : le contentement intérieur ou le plaisir débridé, le stoïcisme ou se conduire comme des pourceaux. 

Mais cette intransigeance fait partie de l'intégrité du personnage. Esclave d'un affranchi, affranchi à son tour, puis contraint à l'exil, il sait de quoi il parle quand il dit : « La vie de chacun est un combat. Et un combat long, aux péripéties variées. » On sent dans cette philosophie, qui invite à ne pas pleurer l'ami qui s'en va, à ne pas pleurer quand on est éloigné de son fils, ou calomnié ou devenu pauvre, une philosophie de survie, de réaction face à la souffrance, une philosophie ataraxique, calme et tranquille, calme et tranquille qui ne passe par-dessus aucun bord, une philosophie apollinienne et jamais dionysiaque,  une philosophie qui dit qu'il vaut mieux tirer sa révérence que de perdre la face, une philosophie presque trop sage, une sagesse presque trop philosophique. On ne pleurera pas si on pratique le contentement intérieur d'Epictète, paru il y a deux mille ans mais toujours disponible chez Foli oSagesses, on ne pleurera pas, mais on risque de ne pas se marrer beaucoup non plus.