Ce que j'ai pensé de

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Des bouquins, et pas de place pour les ranger
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lundi 12 juin 2017

Sans dessus dessous, Jules Verne.

Le chantier du Kilimandjaro (source wikipédia,
Illustration originale de Georges Roux)
Sans dessus dessous (oui, c'est la vraie orthographe pour ce titre, et Jules Verne joue avec Sens dessus dessous dans son texte) est un Jules Verne pas super connu. On le trouve chez 10-18, ou Actes Sud, mais en occasion seulement. Pas super connu, mais un des plus importants à mes yeux. Parce que c'est le seul que je connaisse où Jules Verne exprime une défiance face au progrès. 

Ce qui est merveilleux, d'ordinaire, avec Jules Verne, c'est la confiance dans le progrès. Dans L'île mystérieuse, l'ingénieur arrive à tout fabriquer, tout exploiter, tout améliorer. Là, les membres du Gun Club, qu'on avait connu dans De la terre à la lune décident de changer l'axe de rotation de la terre. Mais alors, catastrophes, dérèglement climatique, tout le tintouin ? Et le monde n'est sauvé que grâce à une erreur. Jules Verne faisant l'apologie de l'erreur !

Mais tout ça, c'est du blabla. Qu'est ce qui compte sinon de savoir si les enfants qui boivent de la bière aiment le livre et que ça les incite à la lecture, au suspense, à l'imaginaire ?
 Faits vous votre avis avec l'interview Audio du grand spécialiste international Jules Verne, Jojo le costaud !


lundi 5 septembre 2016

L'ours est un écrivain comme les autres. Kotzwinkle, chez 10|18

L'ours est un écrivain comme les autres, est un petit roman divertissant de William Kotzwinkle, disponible chez 10-18.

Arthur Bramhall est un écrivain en crise. Les écrivains sont sans doute toujours plus ou moins en crise, mais lui vient de voir son manuscrit brûler dans l'incendie de la maison où il s'est extirpé pendant un an de sa pesante charge de professeur de littérature. Mais c'est un écrivain, alors, il écrit à nouveau son livre, et pour ne pas que l'histoire se répète, il le cache dans la forêt, dans une mallette, dissimulée sous des branches, au pied d'un épicéa. Bientôt, il sera publié et le monde saura enfin la tendresse que cachent les femmes aux jambes velues de cette Amérique profonde, entre une partie de pêche et la contemplation d'un ours dans la forêt. Mais c'est un ours qui contemple les pages du manuscrit qu'il a trouvé au pied de l'épicéa. Il y trouve ce qu'il faut de scènes d'accouplement, de grands espaces, et y voit l'occasion d'avoir accès aux montagnes de victuailles parmi lesquelles vivent les humains. Parce qu'il trouve que Dan Flakes est un pseudonyme plus appétissant qu'Arthur Bramhall c'est celui que choisit l'ours pour conquérir le monde de l'édition.

On n'échappe à aucun des clichés de ce type de livres : quiproquo sur le langage, description satirique du monde de l'édition, du show business, de l'entertainment à l'américaine, face auxquels la forêt nord américaine et ses bouseux taciturnes sont les garants d'une authenticité précieuse, et on aurait aimé, enfin j'aurais aimé être plus souvent surpris, car il faut être surpris pour rire franchement. Mais on sourit, beaucoup, souvent. Allez, on rigole même parfois, et on ne s'ennuie jamais. Le livre est rafraîchissant parce qu'il exploite avec roublardise le contraste entre la force dangereuse du plantigrade et sa tendresse naturelle, son honnêteté totale, comme un négatif parfait des hommes et des femmes égarés des villes étriquées où ils se contraignent à vivre. Alors, bien-sûr, la métaphore de la société de consommation est un peu grosse, cet ours qui renonce à l'instinct, à la liberté, à l'odeur des forêts, à l'espace, à son territoire et aux femelles de son espèce juste parce que le miel et les chamallows sont disponibles à volonté dans le nouvel univers qu'il conquiert.
Mais quand elle est joliment présentée, la facilité permet aussi de prendre un roman comme on prend de courtes vacances, et on peut lire L'ours est un écrivain comme les autres, de William Kotzwinkle, paru chez 10-18 comme on ferait une courte hibernation dans une forêt joyeuse et accueillante



Pour l'audio, ce sera dès que j'ai le temps. 

lundi 30 mars 2015

Les Racines Déchirées, de Petina Gappah

Les racines déchirées est le premier recueil de nouvelles de Petina Gappah, disponible en poche chez 10-18. Le titre est un peu grandiloquent, comme s'il était impossible de parler d'Afrique sans évoquer les racines, le folklore. Mais c'est l'éditeur français qui a fait ce choix, car le titre original reprenait celui d'une des nouvelles. Petinah Gappah, elle, évite tous les clichés, tous les écueils de l’écrivain africain qui écrit pour le monde entier. Pas de pittoresque inutile, ni de misérabilisme, pas de revendication balourde : chaque nouvelle décrit un morceau de la réalité d'un pays qui n'a pas su prendre le virage de l'indépendance. 

Petinah Gappah change de sujet, de protagonistes, mais elle conserve sa capacité à faire le pas de côté qui lui permet de toujours trouver un angle inattendu. Pour nous parler de la rapidité avec laquelle on s'élève puis on tombe en disgrâce dans un régime révolutionnaire, elle décrit une femme qui pleure un cercueil qui ne contient pas la dépouille de son mari. Pour nous montrer la réalité des townships, elle décrit les extrémités auxquelles peut pousser le désir d'enfant. Et quand d'autres plus maladroits expliqueraient qu'un pays à qui on n'a pas laissé le temps de développer ses élites ne produit que des fonctionnaires incompétents, cupides et naïfs, elle raconte une histoire d'arnaque à la nigériane, dérisoire et tragique. 

On aurait aimé, parfois, enfin, j'aurais aimé, reconnaître un style, une langue spécifique, mais Petina Gappah prend à chaque fois la voix de ses protagonistes. Et c'est avec cet air de ne pas y toucher que l'auteure nous touche, parce que la pire des condamnations est rarement dans le réquisitoire, dans l'accusation, la récrimination, la pire des condamnations, c'est souvent la vérité toute nue, toute simple, celle des gens qui ne se révoltent même plus contre elle, celle qui n'a pas besoin qu'on la rehausse de couleurs criardes. 

Les lèvres des malades du sida sont simplement plus roses, la peau du propriétaire indien qui résiste à tous les changements de régime plus sombre, plus criard le pantalon de cet expatriée qui fait rêver tout le pays et cache la misère de l'émigration, car elle reste préférable à ce pays dont l'argent sans cesse dévalué ne permet d'acheter que les fonctionnaires corrompus. 

Ce pays, c'est le Zimbabwe. Et quand Petina Gappah laisse traîner des repères chronologiques, on réalise que tout ça dure depuis des décennies. On s'y est habitué, comme les personnages s'habituent à Mugabe, comme on s'habitue à la langue de bois autoritaire qui annonce puis accompagne les dictatures de tous les pays. Alors, pour résister à l'uniformisation, à la déréalisation du vocabulaire, Petina Gappah varie les registres, le ton, elle laisse non traduites beaucoup d'expressions dont on devine le sens par le contexte et dont la musique nous rassure, nous réjouit. La parole vivante est la marque de la vie, de l'humain, et l'universalité des histoires que raconte Petinah Gappah dans les racines déchirées, remarquablement traduites chez 10-18 par Anouk Neuhoff, devrait nous interroger sur notre passivité devant l'appauvrissement lexical, devant la relégation de la littérature aux marges de la société de consommation, devant la disparition progressive d'une classe moyenne heureuse, tous ces clichés face auxquels il faudrait, comme Petina Gappah, savoir faire un pas de côté pour les décrire avec la même bienveillance impitoyable.  



L'audio est disponible ici, avec un fond sonore de Chamunorwa Nebeta & The Glare Express, un groupe Zimbabwéen cité dans le livre. 


Oui, bon, ben ceux qui repèrent que je dis que "pas besoin de couleurs criardes", avant de décrire le "pantalon criard", ajoutant ainsi à la contradiction la répétition, z'ont qu'à me trouver un boulot, et je pourrai me coucher plus tôt et être moins crevé pour faire mes chroniques. Ou juste un salaire, tiens, je pourrai ainsi me remettre à écrire des romans. 

mardi 3 mars 2015

Les Foudroyés, de Paul Harding

10-18 publie Les foudroyés, de Paul Harding.

Georges va mourir. Ce sont ses huit derniers jours. Devant ses yeux, déjà, des hallucinations. Mais encore des souvenirs. Pas toujours dans le bon ordre. Est-ce qu'il y a un bon ordre pour les souvenirs ? Ils se déplacent, comme les dalles d'un jeu de taquin : un seul emplacement de libre, tout bouge, et à la fin l'image se dessine. Mais la fin, c'est dans 196 heures. Georges soude un tuyau, la foudre s'abat sur lui. Georges se relève. Il finit sa soudure. Il ne la craint pas cette foudre là, celle de l'extérieur. Georges craignait son père. Peut-on craindre un poète ? Ton père n'est pas un foutu poète. Kathleen n'en peut plus de la foudre. Celle qui ravage le cerveau d'Howard, le père de Georges. Charlie, c'est toi qui es à côté de moi ? Georges ne voit plus son petit fils, il voit encore son père. Foudroyé, par la pire des foudres, celle qui vient de l'intérieur. Des heures avant l'épilepsie, Howard voit tout. Comme si toutes les écoutilles s'ouvraient, et que le monde s'engouffrait. Tout. Trop. C'est Paul Harding qui écrit ce que voit Howard, mais on ne croit plus à l'auteur, à son existence. On ne croit plus, on regarde, on écoute, on ressent ce que ressent Howard. Il est sur une carriole. Remplie de babioles, c'était au siècle d'avant le siècle d'avant. Ou juste après ? Du savon, des brosses, rien qui permette à Kathleen de croire qu'on en sortira un jour. En sortir de tout compter, y compris les jours, jusqu'au prochain accès de foudre. Georges compte. Soixantes-douze heures et pourtant la vie est partout. Paul Harding la prélève. Georges enfant, et son père, qui le regarde. Georges ne le sait pas. Est ce qu'on sait jamais vraiment combien un père nous aime ? Les souvenirs s'ordonnent. Chro-no-lo-gi-que-ment. Georges répare des horloges. Pas de caricature. Georges répare des horloges, parce que les gens sont prêts à payer cher. Pour prolonger la vie de celles qui mesurent la durée de la nôtre. Trop cher. Georges est un peu filou. C'est bien. C'est mieux que la métaphore, lourde. Mieux que les incises de manuel d'horlogerie. Un peu d'ennui. Comme les horloges, tout ne marche pas dans les foudroyés. On aurait aimé, enfin, on, ce serait moi, moi, moi, j'aurais aimé parfois, moins d'effet, parfois la poésie ne marche pas, mais souvent si, souvent la vie, là, cette Amérique de fils de colporteurs fils de pasteurs, des indiens, des indiens d'avant les réserves, les souvenirs viennent de loin. Transmis comment ? On n'en sait rien, je ne sais pas. Le « je » passe de Georges à Howard, puis du père au fils, au tu, au il, le jeu, le fil. Combien d'heure, maintenant pour Georges, combien de pages reste-t-il ? Un peu de réalisme magique, on aurait pu, j'aurai pu m'en passer. La déchéance de Georges, le corps, puis l'esprit, le corps se raidit, mais l'esprit, lui, se dissout, se dissipe. Comme le père d'Howard. C'était avant la première crise d'épilepsie. Et c'est la poésie, oui, qui, clarté, cristal, bruit de la pluie annonce la crise d'épilepsie. On ne peut pas tout en dire et c'est déjà fini. Je le referme. 
Je l'ouvre. 
Je le relis. 

Georges va mourir. 196 heures. Dès le début tout est dit, mais la narration morcelée permet de revenir en arrière comme si on n'avait jamais su,. Je relis. Une lignée d'hommes, arc-boutés sur la difficulté de ne pas tuer cet enfant, en nous, que la dureté de la vie muselle si on la laisse faire, ce petit enfant qui, sans qu'il sache qu'un regard est posé sur lui, offre une sépulture aux souris. La civilisation, c'est la sépulture et la poésie. Paul Harding est l'enfant qui essaie, qui n'arrive pas toujours, pourtant on l'applaudit, parce que ce qui mérite d'être réussi ne l'est  jamais du premier coup. Sauver l'enfant devenu vieux, sauver Georges, comme Georges a sauvé Howard. 10 centimètres sur 18 dans lesquels tiennent les Foudroyés, c'est ce paradoxe que Paul Harding nous rappelle : l'enfant sur lequel on veille nous sauve. L'enfant qu'on a en soi, celui à qui on a donné la vie, ou pas, c'est l'enfance qui nous foudroie. 

La version audio est ici, avec un grand merci à Mike Koenig dont le sont de foudre est libre de droit. C'est l'audio qui m'a fait prendre un jour de retard, pardon aux non-robots qui attendaient une chronique hier ! Saute le temps, il me faut du TEMPS.

lundi 7 avril 2014

Galveston de Nic Pizzolatto, chez 10-18

Je suis reconnaissant à Nic Pizzolatto car son livre Galveston, paru chez 10-18 m'a permis de répondre à une question qui devrait angoisser tous les critiques littéraires, celle de la première impression. Quand on lit plus d'un livre par semaine, on finit par n'avoir besoin que de trois ou quatre pages, pour savoir si un ouvrage nous plaira ou non.

Mais la bonne foi oblige à se demander si la raison pour laquelle cette première impression est presque toujours confirmée n'est pas simplement que nous sommes incapables de nous dédire. Juste incapables d'avouer « ah, tiens, en fait, je m'étais trompé, c'est pas si nul », ou, plus dur encore, « Oh, c'est dommage, j'aimais bien, mais là, en fait, si c'est ça, moi... j'arrête. » 

C'est la théorie de l'engagement. 

Pour Galveston, l'a priori négatif était fort à cause d'un bandeau bien marketing qui indiquait que 10-18 s'engageait à rembourser le lecteur insatisfait. Mais qui prend la peine de renvoyer un bouquin ? Qui conserve les tickets de caisse de sa librairie ? Enfin j'ouvre le livre, on va voir ce qu'on va voir, et je ne suis pas déçu. Ou plus exactement, je suis déçu et je suis bien content de l'être. 

Roy Cady, quadra amoché, petite main de la truanderie texane sur le point de crever d'un cancer du poumon, se jette dans un piège qu'on voit venir 25 pages à l'avance. Baston, fusillade, cascades et road-movie avec une jeune pute au grand cœur, le tout dans la langue dont je suppose que les gangsters l'utilisent vraiment puisque les auteurs la reproduisent inlassablement jusqu'à saturation, à tel point qu'elle finit par déteindre et que je m'entends dire :  

« 10-18, prépare la thune, qui paie ses dette s'enrichit »

Je poursuis la lecture, à cause de l'entêtement idiot qui me pousse à finir les livres que j'ai commencés, fidèle à la théorie de l'engagement qui laisserait donc entrevoir que si ma première impression est la bonne, c'est tout simplement que, comme tous les imbéciles, je suis incapable de changer d'avis. Seulement voilà, Nic Pizzolatto est un écrivain intelligent qui m'empêche de rester un imbécile. J'ouvre les yeux, je les écarquille même, et je me demande - encore à voix haute, à force d'enregistrer des chroniques je me mets à parler tout seul- 

« est-ce qu'on peut vraiment se mettre à aimer un bouquin à partir de la page 86 ? ». 

Pas de révolution pourtant, Galveston reste un livre de genre, un roman noir américain, avec flingues, rednecks du dirty south, rémission déchirante, Texas, Louisiane, et on aurait aimé, enfin j'aurais aimé, un petit peu plus de surprises quant au destin de certains personnages sacrificiels. 

 Mais c'est comme si vous dégustiez le suprême au chocolat de ma mère. Bien-sûr, vous avez déjà mangé toutes sortes de mousses au chocolat, et vous vous êtes fait un avis sur la mousse au chocolat, «  Nan, moi je l'aime quand elle est bien ferme », ou encore  « si c'est pas assez noir, si y a pas d'amertume, non, ça ne me parle pas. Tu vois, j'ai un rapport assez intime avec la mousse au chocolat en fait ». Mais quand vous goûtez le suprême au chocolat de ma mère, vous la fermez et vous tendez votre assiette pour qu'on vous la remplisse à nouveau.

Je n'ajouterai donc rien de plus sur Galveston, paru chez 10-18, mais je tends mon assiette à Nic Pizzolatto pour qu'il fasse à nouveau mentir mes premières impressions, sur le roman noir, sur le roman, sur la littérature.



Galveston, de Nic Pizzolatto, chez 10-18, au prix de 8,10 €
La chronique audio est ici, avec en fond sonore well you needn't de Thelonius Monk. 


TL ; DR : Un roman noir dont le début prévisible ne laisse pas soupçonner l'attachement qu'on ressent par la suite. Idéal pour se changer les idées.